Il n'y a plus d'après….

 

 Autant vous le dire : ça m'a fait carrément un choc lorsque je suis tombée sur cette photographie exposée à Paris récemment. En fait, la scène remonte à plusieurs années en arrière. Elle se passe à saint-Germain des Prés, pas celui d'aujourd'hui, celui des années cinquante, un saint-Germain moins huppé que le quartier qu'on dit aujourd'hui « branché ». L'on y croisait une faune interlope à la dérive, des gens de tous âges, plus ou moins déboussolés par la guerre encore récente. Oui, cela me revient à présent à présent. Nous assistions avec une amie à un récital de Juliette Gréco. C'était au moment de l'entracte, dont on dit dans le salles de spectacle qu'il « vide les baignoires et remplit les lavabos ». Nous étions si occupées l'une de l'autre, Hélène et moi, que nous ne nous sommes pas aperçues qu'un inconnu se faufilait derrière nous dans les toilettes « dames ». Je n'ai pas remarqué sa présence. On est partout, dit-on, « sous le regard de Dieu », mais Dieu, s'il existe, est moins dérangeant que l'objectif du photographe. En l'occurrence, il ne s'agissait pas d'un pervers, encore que…. Toujours est-il que lui m'a bien identifiée et m'a rencontrée après coup. Il affirme m'avoir demandé l'autorisation de publier son travail. Peut-être... en tout cas, je ne m'en souviens pas. Les années passant, je ne me retrouve pas sur la photo. L'auteur (plutôt le fauteur) de cet instantané prétend que c'est bien moi face au miroir, ressuscitant l'histoire de Narcisse, amoureux de son propre reflet. S'il dit vrai, cela confine au vol d'image, et même à l'usurpation d'identité.

Mais, à bien y regarder, est-ce d'Hélène ou moi, ou bien d'Hélène et moi qu'il s'agit ? Nous nous ressemblions comme deux sœurs. Autant dire qu'Hélène était mon double. On prétend que ce sont les contraires qui s'attirent…. L'inverse est tout aussi vrai.

En ce moment d'ivresse où, pour la première fois, mes lèvres se posèrent sur les siennes, nos images se mêlèrent dans ce miroir que mon souffle embuait. Hélène était devenue moi-même, et vice du versa.

Nous nous étions rencontrées à l'occasion d'une fête de quartier. Nous participions à cet étrange jeu de piste appelé « C'est pas là, c'est par là » (1), qu'on nomme aussi : « Fais pas ci, fais pas ça ». La place saint-Germain, face à l'antique abbaye, était couverte d'un gigantesque toile d'araignée en grosse ficelle, autant de fils d'Ariane entortillés, entrecroisés, accrochés en divers points pour former écheveau. Sur un signal du meneur de jeu, les participants, filles et garçons, se mettaient en devoir d'enrouler chacun son brin de ficelle, en remontant vers le centre du réseau. Rembobiner des bobines, forcément, cela crée un joyeux bobinard. Autre association d'idées : tenir une pelote amène à « peloter ».Tout au long de leur laborieux parcours, les joueurs ne cessaient de se croiser et se recroiser. À se demander comment une foule bouge ensemble. Était-ce le hasard ou nécessité ? des mains, des épaules, des hanches, se rencontraient, on effleurait comme par mégarde un corsage, un visage un jupon, mais ce n'était qu'un jeu n'est-ce pas ?

Toute ma vie, j'ai revendiqué d'être une femme libre (je l'étais alors et le suis restée), mais qu'est-ce que ça veut dire au fait ? La « grande Simone », qu'on voyait traîner en compagnie de Jean-Paul Sartre (et bien d'autres), à la terrasse de cafés, qualifiés par la suite absurdement d'« existentialistes », a écrit quelque part « qu'une femme libre n'a rien à voir avec une femme légère et que c'est même tout le contraire ». Elle avait raison.

De nos jours, l'amour entre deux femmes n'est plus transgressif. Les photos de ce genre s'affichent dans l'indifférence, au pire elle ont vertu d'émoustiller le sexe mâle.

Avec Hélène, cet instant fixé par la pellicule fut vécu de manière intense, à l'image de notre liaison fusionnelle. Nous étions alors loin, dans l'insouciance de nos vingt ans, de soupçonner les épreuves qui nous attendaient par la suite. La vie nous a séparé. Hélène s'est mariée, a fait deux enfants, pour finalement divorcer, quand moi-même, restée célibataire, étais encartée au M.L.F. et militais pour l'avortement libre et gratuit. Nous nous sommes perdues de vue après avoir échangé de vains serments à l'heure de la séparation. Nous jurions nos grands dieux qu'il ne s'agissait pas d'une rupture, et que nous nous reverrions... après.

Nous apprîmes à nos dépens « qu'il n'y a plus d'après à saint Germain des Prés. » (2)

Notes :

(1) Installation Performance de Juhyung Lee (Saint Jean de Cuculles, 10-09-2017)

(2) Chanson de Juliette Gréco écrite en 1960.

 

Illustration : Ed van der Elsken

Vali Myers in front of her mirror (Paris, 1953)

Nederlands Fotomuseum